Christian Berst contre les vieux bébés riches !

Recevoir un texte comme celui-ci est inespéré ! Christian Berst est galeriste ; sa galerie - Objet Trouvé - est spécialisée dans l’art brut et outsider… Le débat sur le Contemporary Art Super Business et le krach que nous annonçons pour mai 2009 prend de l’ampleur. D0010 donne la parole à tous ceux qui, qu’ils soient “pour” ou qu’ils soient “contre”, savent défendre avec talent et compétence leur position. Le texte qui suit est de ceux que D0010 apprécie particulièrement : un brillant règlement de comptes, un massacre dans le calme ! (âmes sensibles s’abstenir).
Serghei Litvin Manoliu

Le milieu des affaires - avec la complicité des “experts”, qui ne demandent qu’à plaire aux puissants, et des institutionnels, convertis au diktat de l’avant-garde à tout prix - vient de commettre un nouveau hold-up.

Le premier, qui remonte à plusieurs décennies, fut sémantique : une réussite éclatante, puisque plus personne ne s’interroge sur la légitimité taxinomique de la notion d’art “contemporain”.

Le second, nous en sommes actuellement les témoins : il s’agit de substituer à ce qu’on s’accordait à considérer comme de l’art, une notion nouvelle, élargie, qui inclut désormais les investissements patrimoniaux des “vieux bébés riches”, comme se plaît à les appeler le fondateur du blog D0010, Serghei Litvin Manoliu (SLM). Lesquels objets ou installations sont produits par des as du marketing qui ont compris le bénéfice qu’ils pouvaient tirer de la conceptualisation de l’art (merci Marcel) et de son corollaire, l’institutionnalisation du scandale. Quand il ne s’agit pas simplement de masquer l’indigence d’une oeuvre derrière le gigantisme de sa réalisation. Ni plus ni moins. Le tendance voulant même que toute oeuvre d’art « pertinente » se doive d’être, de préférence, le reflet de notre société de consommation, tout en prétendant contenir en germe la critique acerbe de ladite société. Quand le cynisme est érigé en art !

Toute cette production étant destinée à garnir les Xanadu de quelques « serial collectors ». Car ces messieurs (car il s’agit pour l’essentiel de représentants de la gente masculine, faut-il le rappeler) ne connaissent plus grande jouissance que d’exhiber à qui mieux-mieux leurs nouveaux joujoux sur l’air du “j’en ai une plus grosse que toi” ; il faut bien se rendre à l’évidence : ce que leur caprice et la dévotion voire la complaisance veule du “milieu” ont sacralisé ne sont ni plus ni moins que des hochets du pouvoir.

Or, comme ces hochets leur ont coûté fort cher, je doute qu’ils admettent que tout cela s’écroule, entraînant une diminution substantielle de leur patrimoine. Sans compter que leur sacro-sainte image de “winner” risque d’en pâtir. Pensez, quel désaveu si leurs “jouets gonflables” (dixit SLM) valaient finalement le prix d’une baudruche géante, rien de plus. D’ailleurs certains n’ont-ils pas pris les devants en acquérant également les instruments de validation et de diffusion seuls capables de faire et de défaire des cotes ?

Bref, je ne crois (hélas!) pas à un effondrement de ce marché de dupe (qui est dupe, d’ailleurs ?), bien au contraire. En revanche, le fossé risque de se creuser entre le public (auquel j’inclus les petits et moyens collectionneurs), lassé de cet art officiel, et les élites financières dont l’accroissement des richesses provoquera immanquablement de nouvelles surenchères.

Chaque époque connaît évidemment son art officiel et ses puissants qui s’en délectent comme autant de codes statutaires. Les réserves des musées sont remplies des pompiers du 19e que plus personne n’oserait exhiber. Dire que les institutions culturelles – gauche complexée en tête - par crainte de louper à nouveau les prochains Van Gogh, ont bâti durant le 20e siècle - pour cette excellente raison – un édifice doctrinaire pervers qui ferait passer le réalisme socialiste pour une aimable bohème !
D’ailleurs, ne sommes-nous pas déjà passé dans l’ère du “réalisme libéral” ?

La vraie question serait plutôt “que pouvons-nous mettre en œuvre pour imposer, malgré le maillage serré qu’imposent les coteries de l’art contemporain, d’autres formes de validation et de diffusion de l’art d’aujourd’hui qui ne soient pas totalement inféodés au marché ?“.

Pour l’instant, la peur d’être ringardisé, voire d’être traité de réactionnaire, échaude même les esprits les plus éclairés. Mais demain, si le soulèvement était plus profond – allant de pair par exemple avec une critique sociale et politique – il y a fort à parier que beaucoup sortiraient de leur mutisme. Mais, demain, c’est peut-être déjà … maintenant.

Commentaires

14 Réponses à “Christian Berst contre les vieux bébés riches !”

  1. Buzz l’eclair le 3 juillet, 2008 14:57

    Allons ! Enfants de la Beauté !
    Le jour de l’Art est arrivé !
    Contre nous de la tyrannie,
    L’étendard sanglant est levé ! (Bis)
    Entendez-vous dans les galeries
    Mugir ces féroces experts ?
    Ils viennent jusque dans vos bras
    lacérer vos toiles, vos âmes.
    Aux pinceaux, citoyens !

  2. guillaume le 3 juillet, 2008 16:33

    la révolution est en marche !
    mais elle n’est pas vendable…
    http://www.art-marron.com

  3. pdv le 3 juillet, 2008 18:29

    bravo Christian; tu es un bon galeriste mais aussi un excellent écrivain!
    je t’ai lu deux fois à la file en me régalant; pourquoi diable les choses ne finiraient-elles pas par bouger ? un peu de courage, beaucoup de persévérance, et l’édifice se fissure; il faut du temps et être de plus en plus nombreux…
    c’est peut être ce que disait le peintre de Lascaux quand il renâclait pour partir à la chasse!

  4. S L M le 3 juillet, 2008 19:03
  5. Di Brazza le 4 juillet, 2008 7:16

    L’Homme (a) fait l’art à son image.
    La Vénus de Milo du XX°? Une pissotière.
    Que rajouter de plus?
    Que depuis que Pinoncelli a pissé dedans on peut apporter ses tartines?
    Oui.
    On peut rajouter ça.
    C’est pertinent, ludiqueforcémentludique, et puis surtout: çaposequestion.

    Amications LatourpRingardes
    dB

  6. S L M le 4 juillet, 2008 16:03

    Monsieur Rouillé signe son éditorial : “Argent sale, argent matériau, argent fou de l’art” dans Paris Art 243 du 3 juillet sans jamais citer D0010, sans mentionner Face-à-l’Art, ni Art Dollar… Aucune attaque véritable, des généralités, quelques inquiétudes politiquement correctes. Le Titanique coule, posons-nous deux-trois questions…

    Nous citons donc Paris Art sous la forme d’un commentaire involontaire à l’excellent post de Christian Berst. Une confirmation molle…

    “Une vraie cassure est peut-être en train d’affecter gravement l’art contemporain. (…) une cassure dans les grands fonctionnements du champ et des pratiques artistiques. De façon désormais décisive, l’esthétique semble être reléguée à un niveau subalterne, loin derrière le marché, l’économie, la spéculation, le marketing — l’argent.
    (…)
    A ce niveau de spéculation, le marché de l’art devient un marché à part, et l’art une pratique déconnectée du monde.
    (…)
    Le marché a absorbé l’esthétique, c’est désormais la valeur marchande qui est garante de la valeur esthétique des œuvres.
    (…)
    Les années 1980 ont été une première étape dans ce processus avec l’essor de la diffusion au détriment de la production — en France sous l’impulsion de Jack Lang, avec les Frac notamment. Dans les années 1990, l’art est devenu un secteur d’investissement et de prestige, tandis que se multipliaient les foires, les biennales et les salles de vente internationales.
    (…)
    l’argent est devenu l’un des principaux points de vue sur l’art qu’adoptent la presse et les magazines, y compris culturels. Au point que les plus grandes institutions publiques nationales sont mises en situation d’avoir à trouver une part importante de leurs ressources, et de déployer ainsi des stratégies commerciales qui ne sont jamais sans effets sur les orientations artistiques. Au point que des artistes et des commissaires se consacrent, comme au Plateau actuellement, au thème de l’argent.
    (…)
    Au point, encore, que les artistes qui évoluent sur la scène internationale ont dus, comme au cinéma, de se transformer en véritables producteurs, c’est-à-dire apprendre à manier les outils financiers avec autant de dextérité que les outils artistiques.
    (…)
    C’est dans ce contexte d’interpénétration inouïe entre l’art et l’argent, et de concurrence internationale intense des artistes et des institutions artistiques, que se situent les propos hallucinants de Marc-Olivier Wahler, directeur du Palais de Tokyo: «Nous sommes une vraie machine de guerre, prête à tout affronter. Nous construisons la formule 1 du centre d’art. En 2009, ce sera une vraie puissance de feu».
    (…) «Nous avons besoin d’un board à l’américaine, avec des gens qui apportent de l’argent et des contacts» (Le Monde, 29 mai 2008). (…)”

  7. Guillaume le 4 juillet, 2008 16:09

    Comme je l’écrit plus haut, cette révolution est déjà en marche.
    Car il s’agit d’une révolution quelque part.
    Beaucoup d’artistes pensent et travaillent dans ce sens et leur travail se trouve à la portée de tout le monde, c’est à dire dans la rue. La critique sociale et politique dont parle
    Mr. Berst est le centre des réflexions de nombreux artistes dont je fais parti. et on a pleins d’idées mais alors pleins. Pour les réaliser, on fait comment? on travaille à l’africaine: autofinancement et récupération de matériaux.
    Parce que la critique de notre société de consommation, ne trouve pas beaucoup d’écho chez les financeurs publics. Etonnant non?

  8. S L M le 4 juillet, 2008 21:12

    « C’est un scandale ! Comment peut-on laisser entrer dans cette salle les spectateurs des trois premiers rangs, qui dérangent tout le monde avec leurs instruments de musique ? »

    http://www.lelivredart.com/blog/2008/07/04/comment-scandaliser-une-salle-de-concert-parisienne/

  9. Corine Girieud le 5 juillet, 2008 13:24

    Je reviens sur le commentaire de Di Brazza : n’oubliez pas que l’analyse de l’urine de M. Pinoncelli a révélé que ce n’était QUE du thé !! Un accès de colère prémédité, donc, et en plus aidé d’une jolie petite bouteille thermos…
    C’est propre et net…
    Mais que l’on se rassure : depuis, cette provocation lui coûte cher ! Des valeurs qui ne se perdent pas !!

  10. Di Brazza le 5 juillet, 2008 13:33

    @ Corinne Girieud

    Vous voyez bien: quand je vous disais plus haut qu’on pouvait apporter ses tartines!
    D’ailleurs, je vais vous faire une confidence:
    Une grande majorité de l’art contemporain souffrant d’anorexie, il n’y a jamais trop rien à croûter dans les expos. Et je vous parle pas du Palais de Tokyo: là, il font en plein dans le radicalisme anorexal. Alors, qu’est ce que vous voulez, quand je me déplace, j’apporte toujours mon quatre heure avec moi. C’est mon principe de précaution.

    amications chocobéhènnes
    dB

  11. Buzz l’eclair le 6 juillet, 2008 8:57

    Je souhaite que l’AC monte
    qu’il soit partout et nulle part
    que chacun desire posseder une oeuvre moderne
    ainsi je pourrai acheter a petit prix les oeuvres des siecles passés

    hé hé je viens bientôt etre le seul (quand les vieux amateurs seront décédés) a connaitre les codes d’acces
    trop bon
    merci l’AC de me lasser de vous

  12. catherine dupire le 6 juillet, 2008 15:08

    Tout cela bougera vraiment lorsque s’écrouleront les chapelles et l’esprit étroit qui règne dans chacune d’elle - Tout cela prendra véritablement du souffle lorsque les revues d’art le regarderont d’un oeil vaste et non pas selon la chapelle dans laquelle ils espèrent continuer à donner leurs messes, les basses, les noires, etc… L’art ,n’a vraiment que faire des modes, il ne se pratique pas à l’ombre d’un marketing quelconque, il s’amuse de toutes ces querelles dont il est l’objet. Un beau matin il décide de se glisser dans les pattes d’un pas comme les autres, un qui ne chercherait pas à singer tel ou tel courant, qui ne sucerait pas les burnes des galeristes et des R.en C., un ou une qui ne fréquenterait pas assidûment les vernissages avec un sourire à la noix pour appâter un pseudo collectionneur, ou un galeriste, un ou une qui serait né(e) avec ce don de transformer un lieu, une pièce, un territoire,un ou une qui oeuvrerait dans l’absolu pour l’absolu… ne riez pas, je pense vraiment qu’à part quelques collectionneurs et quelques galeries d’exception il existe autour de l’Art toute une faune associative qui prétend le défendre et qui ne défend finalement que les intérêts de celui qui a fondé l’association quant au reste… l’ART NE S’EST JAMAIS SI BIEN PORTE QU’AUJOURD’HUI, ne vous en faites pas pour lui il a fait toutes les guerres, il a traversé toutes les modes et lorsqu’il a des forces, lorsqu’il trimballe l’inventivité de son faiseur, il resurgit toujours. ITE MISSA EST - et dire que même les petits barbouilleurs du dimanche -(et, comme dit l’autre : “si encore ils n’officiaient que le dimanche”)- veulent eux aussi leur pognon et leur gloriole! à un moment c’était la mode d’être restaurateur, aujourd’hui c’est celle d’être artiste, remarquez, on peut toujours casser la croûte - bien à vous -

  13. aude de kerros le 6 juillet, 2008 16:57

    Je souscris à l’analyse de Christian Best. Il me semble qu’il faut que les artistes qui ont un sens de l’honneur et le sentiment de la valeur de leur oeuvre devraient mentionner sur leur curriculum vitae qu’ils refusent le label “AC” .
    Par ailleurs il faut travailler sans cesse à la démonétisation les collectionneurs de ce produit financier haut de game fondé sur le délit d’initiés qu’est l’AC. Il faut chaque fois que l’occasion se présente souligner leur inculture, leur bétise et leur manque de vision au delà du présent.
    Enfin il faut que le milieu de l’art au sens de “les artistes de toutes disciplines et tendances et leurs amateurs” redevienne le premier lieu de la reconnaissance qui se fonde d’abord sur l’estime et l’amitié réciproque.
    C’est le moment.
    Avez vous remarqué que beaucoup d’artistes qui ne vivent pas et ne travaillent pas à Paris viennent s’y réfugier pour se faire entretenir par l’Etat français: Yan Fabre au Louvre, Richard Serra au grand Palais, Jef Koons à Versailles…et j’en passe…C’est un signe! Le Ministère ne manquera pas de leur assurer aussi, quand la nécessité se fera sentir,un cours de dessin contemporain à l’Ecole des Beaux Arts et quelques commandes d’Art Sacré pour arrondir les fins de mois.
    Aude de Kerros

  14. Corine Girieud le 9 juillet, 2008 16:05

    Attention quand même de ne pas tout confondre : être exposé dans une institution ne signifie pas forcément (loin de là) être payé pour ça.

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