Serghei Litvin Manoliu: définition du dessin (2)
Glorieux journalistes, critiques indomptables, marchands irréprochables et vous, galeristes d’élite, permettez-moi de vous dire ce qu’est un dessin, car l’heure est grave et le temps presse: le Salon du Dessin Contemporain 2008 ouvre ses portes et je crains le déferlement, la cour des miracles… Les mots sont un bien précieux auxquels nous devons un respect certain. Prétendre transformer Paris en “Capitale du dessin” est une belle aventure qui demande un minimum de connaissances, voyez-vous… Je comprends fort bien qu’il faille vendre (qu’il s’agisse de mètres carrés de stand ou de marchandises diverses, dont certains sous l’appellation trop généreuse, peut-être, de “dessins”), mais la rigueur paye aussi, n’est-il pas? L’expertise, la compétence, le savoir-faire sont aussi d’excellents arguments (comme le disait, d’ailleurs si bien, la grande blonde pulpeuse au petit monsieur indécis…).Voici ce que le dessin est:
Le dessin est le trait.
Indifféremment
a) du support
b) de l’outil
c) de la matière qui sert a réaliser le trait.
Le dessin est une oeuvre d’art en pièce unique.
Le dessin doit être son propre but et doit se suffire à soi-même.
Et voici ce que le dessin n’est pas:
Aquarelle: car l’aquarelle est une technique de peinture à l’eau basée sur la tache.
Planche de bande dessinée: car la bd est créée pour devenir un multiple, un album, un livre.
Film d’animation, vidéo: car tout procédé où la copié est identique à l’original et impossible a différencier de celui-ci (pellicule, fichier numérique) appartient à la catégorie des multiples, au même titre que la gravure, la sérigraphie, etc.
Last but not least, voici la zone grise des techniques mixtes; quelques exemples de ce qui peut être - et/ou ne pas être du dessin:
- Un dessin rehaussé à l’aquarelle (ou à la tempéra, etc.) est un dessin tant (et seulement tant) que le trait domine et justifie la composition.
-Idem pour une photo sur laquelle l’artiste a dessiné: tant que la photo prédomine, c’est une photo rehaussée d’un dessin. Mais quand le dessin sur la photo fini par avoir le dernier mot, c’est bien d’un dessin qu’il s’agit, d’un dessin sur photo.
- Les cratères helléniques, loin de n’être “que” des poteries, sont, en réalité, des dessins en trois dimensions (sur terre cuite). Et les “sculptures” de Dubuffet sont aussi des dessins tri-dimensionnels.
Mais quelle est donc votre définition du dessin? Osez-vous définir? Est-ce bien raisonnable? Bien prudent? Attention: définir c’est exclure! C’est dire “oui” pour dire “non”… Ce n’est pas un sport bien démocratique… Une fois de plus, vous voici prévenus! Qui plus est, c’est sacrément européen comme discipline, l’avez-vous remarqué? Bienvenue au Fight Club D0010!
PS: Allez sur le blog d’Anne Malherbe, qui vient de publier trois posts intéressants, présentant, en avant-première, des galeries et des pièces qui seront au salon du dessin contemporain.
Commentaires
8 Réponses à “Serghei Litvin Manoliu: définition du dessin (2)”
Ecrire un commentaire:

Le dessin est le trait
son but est d’être inachevé
c’est une ouverture
un projet
comme le serpent a parlé a la femme du futur
Merci, Serghei, pour le lien!
D’accord avec cette définition très stricte du dessin, ramené au trait. Mais cela incite à poser plein de questions;
par exemple: que penser d’une peinture de Pollock? et de tout ce qui relève de la gestualité? car il s’agit bien là d’une traduction directe de la “pensée” de l’artiste, non?
Peut-on considérer de la même manière le trait inscrit sur le papier, et le trait inscrit sur la toile?
Le Salon du Dessin propose une définition très large du médium, qui inclut l’idée de fragilité, d’intimisme, de dimensions réduites, etc. On sort là, bien évidemment, de ce que l’on nomme “dessin” depuis les débats (sur la question du “trait” et de la “couleur”) de la Renaissance et de l’Académie. Mais c’est une façon aussi de mettre à l’honneur des oeuvres longtemps considérées comme de moindre importance car peu spectaculaires. Qu’en pensez-vous?
Merci, Anne, pour le commentaire!
“cette définition très stricte du dessin”: oui, vous avez entièrement raison, je force. Volontairement.
“que penser d’une peinture de Pollock?”: la réponse est dans la caligraphie chinoise et japonaise: coups, traits, drippings, taches, dispersions… l’eau et l’acier des arts martiaux. Et quand est-ce que le trait cesse? Et quand commence la tache? Applaudir d’une seule main…
“Peut-on considérer de la même manière le trait inscrit sur le papier, et le trait inscrit sur la toile?”: oui.
“fragilité, intimisme, dimensions réduites”: sont quelques unes des qualités qui font que le dessin est devenu une aventure à part dans le paysage plastique moderne et, surtout, contemporain: une réaction, une résistance. Comme vous le dites, Anne, si joliment, “oeuvres longtemps considérées comme de moindre importance car peu spectaculaires” dans une socièté qui n’est presque plus rien d’autre. United States of Hollywood…
À demain?
Votre serviteur
Autrement dit/ pour moi la réponse à la question du trait sur du papier ou sur la toile c’est non. Juste le papier d’abord, le dessin peut avoir une valeur subjective mais il doit être mineur dans l’oeuvre objective de l’artiste, même si nombreux. C’est toujours une oeuvre un peu pour soi. Cela n’empêche de la montrer et d’en avoir un penchant pour. Cela ausi c’est exclure, chers amis.
Il faut un peu de mémoire historique pour définir le dessin et sinon ouvrir une nouvelle niche artistique. Parfois tenir compte qu’en Chine antique et au Japon l’encre et le papier faisaient peinture; et que nonobstant chez nous la peinture demande un autre support…
erratum: aussi et non ausi, s’il n’y a pas d’autres.
Le dessin peut-il se séparer du dessein de l’artiste et de son destin? Peut-il se détacher de son oeuvre? Pourrait-on repérer les carnets d’un Bonnard inconnu et surtout les apprécier sans faire le va-et-vient avec sa peinture? Si un dessin est aujourd’hui aussi bien une trace sur le sable effacée par la caresse de l’océan, que le tracé nerveux d’un autodidacte, ou une carte de visite appliquée sur un mur ou un arbre, on comprend le zèle actuel d’appeler au secours le dessin antique ou moderne pour le gonfler d’une valeur comme on passe de la pommade pour attirer le client. C’est la mode du jour que le contemporain récent récent adoubé par l’ancien sans lui demander son avis! Que nous apprennent ces rapprochements? Qui leurrent-ils? Que nous apprend aussi un vase grec à côté de Dubuffet? Faisons l’exercice d’une évaluation…. pourquoi pas?
Bref on pourrait s’y prendre autrement pour trouver l’Hokusaî d’aujourd’hui mais cela voudrait dire un travail en profondeur et quitter donc quelques manies, celles du court terme par exemple avec son côté “déjà vu”. L’absence d’historiens de l’art indépendants des exigences du marché et de ses modes est aujourd’hui en France payée d’un prix fort.
Nous avons la même discussion en substance depuis plusieurs mois. Et je vois que vous vous acharnez à accorder une valeur fétichissante au mot “contemporain” comme si on ne l’était déjà tous par naissance et sans besoin de faire de mérites particuliers. Je pense que ce qu’il faut mettre en valeur c’est notre héritage le plus ample possible. En principe on retrouve un peu le privé dans le domaine du dessin que vous proposez, et je juge cela bon, car cela rassure un peu un public terrorisé par les requins. Mais il faut aussi l’excellence et le savoir, et je pense que cela nous isole par rapport au bruit médiatique et nous force à la recherche de la liberté dans un parcours presque solitaire.
Intéressant: les définitions ne sont pas à la mode…
Effectivement, définir c’est exclure, affirmer une identité - pour mieux être, pour mieux affirmer son “être”, individuel ou collectif.
Notre définition du dessin a rencontré de vives réactions de la part de marchands au salon du dessin contemporain, pour et contre, comme toujours. Sauf que nos détracteurs n’ont pas été capables de proposer une alternative. Dommage.
Marie Sallantin dit:
“L’absence d’historiens de l’art indépendants des exigences du marché et de ses modes est aujourd’hui en France payée d’un prix fort.”
Oui, car l’impossibilité de l’indépendance - les critiques sont payés pour leur travail - les fait dépendre du payeur. Ainsi, à la critique c’est substituée la louange, exercice peu intéressant…
Et cela, dit Manuel Montero:
“…nous force à la recherche de la liberté dans un parcours presque solitaire.”
Exact.